Pourquoi le gouvernement et la PNH ont capitulé devant les gangs de Martissant le 1er juin 2021 ?

Pourquoi le gouvernement et la PNH ont capitulé devant les gangs de Martissant le 1er juin 2021 ?

Pourquoi le gouvernement d’alors et les forces de sécurité publique ne pouvaient pas ou n’avaient rien fait pour éviter la prise de Martissant par les gangs le 1er juin 2021 ? Pouvaient-ils éviter cette situation? Léon Charles, directeur général de la PNH à cette époque, trois anciens Premiers ministres et ex-chefs du CSPN sous l’administration de Jovenel Moïse et des sources à la CNDDR se confient dans cet article.

En novembre 2020, le président Jovenel Moïse nomme Léon Charles directeur général de la Police nationale. Le 12 mars 2021, l’institution policière connaît l’un de ses plus emblématiques échecs, à Village de Dieu, lors d’une opération au cours de laquelle cinq policiers d’élites sont tués par le gang 5 secondes qui contrôle ce quartier de Port-au-Prince aujourd’hui encore.

Quelques mois plus tard, soit le 1er juin 2021, la PNH perd le contrôle total d’un des plus importants axes routiers du pays à Martissant, la nationale numéro 2, Depuis cette date, les gangs armés ne cessent de prendre le contrôle d’axes routiers du pays, de quartiers, de villes. 

Mardi 1er juin 2021. Martissant. L’un des plus importants quartiers de Port-au-Prince qui donne accès à quatre départements du pays est envahi par des groupes armés. Les gangs de Grand-Ravine et de Village-de-Dieu s’allient pour chasser le gang de Tibwa qui contrôle les principales zones commerciales de ce quartier. C’est la guerre! Assassinats, viols, vols, pillages et incendies s’en suivent… La population de Martissant paye un lourd tribut. Jovenel Moïse qui devait aller inaugurer la nouvelle centrale électrique à Carrefour a dû annuler cette activité. 

Depuis, Port-au-Prince et les communes avoisinantes ont basculé dans le chaos imposé par les gangs armés. Après Martissant, d’autres axes routiers sont passés sous le contrôle des groupes armés. Trois ans après, Martissant est tout simplement abandonné par la police et le gouvernement. Carrefour, Mariani, Gressier ne vont pas mieux. 

Un ancien Premier ministre et ancien chef du Conseil supérieur de la Police nationale (CSPN) sous l’administration de Jovenel Moïse indexé ce qu’il appelle « l’incompétence du directeur général de la PNH d’alors, Léon Charles face à cette situation. Il n’avait aucun leadership à la tête de la Police. Il n’avait pas la capacité pour déjouer le plan des gangs. Je pense qu’il était très incompétent », a dit cet ancien chef du gouvernement sous couvert de l’anonymat.

Cet ancien PM croit aussi que l’échec cuisant de l’opération de la police le 12 mars 2021 au Village de Dieu a été un élément déterminant dans la guerre des gangs à Martissant. 

Un autre ancien Premier ministre de Jovenel Moïse estime que le feu président n’aurait jamais dû renvoyer Michel-Ange Gédéon à la tête de l’institution policière. « Avec Gédéon, il y avait une dynamique de sécurité publique, une présence des policiers dans les rues. Celui qui lui avait succédé à la tête de la PNH (NDLR : Normil Rameau) avait tué cette dynamique », a critiqué cet ancien chef du CSPN.

Selon cet ancien chef de la Primature, depuis le départ de Michel-Ange Gédéon, la police nationale a perdu sa cohésion. « Normil Rameau et Léon Charles n’ont rien apporté et cela a conduit le pays là où nous sommes aujourd’hui », affirme cet ancien chef du CSPN. 

Un troisième ancien Premier ministre sous l’administration de Jovenel Moïse confie au Nouvelliste que parmi les quatre gangs armés qui se situent à la sortie sud de Port-au-Prince, deux d’entre eux (Baz pilat et Tibwa) étaient considérés comme des gangs privilégiés. C’est-à-dire, des groupes armés qui entretenaient des relations privilégiées avec des autorités gouvernementales. 

« La Police nationale pouvait empêcher ce qui est arrivé à Martissant le 1er juin 2021. Mais, elle avait peur des représailles de certains membres du gouvernement. Pafwa l ap monte sou yon tèren, li konn sou tèren ki moun l ap monte… », avance cet ancien chef du Conseil supérieur de la police nationale, soulignant que le haut état-major de l’institution policière est trop politisé et cette situation a des conséquences négatives sur le reste du corps.

Des sources à la Commission nationale de désarmement, de démantèlement et de réinsertion (CNDDR) croient que la police nationale et le gouvernement pouvaient éviter la perte de Martissant. « À cette époque, les groupes armés étaient divisés en deux camps. Il y avait ceux qui étaient proches du pouvoir et ceux qui supportaient les mouvements de l’opposition contre le président Jovenel Moïse. Des gens au sein du gouvernement savaient utiliser les services de certains groupes armés, tout comme l’opposition », affirment nos contacts à la CNDDR pour expliquer que chaque partie pouvait contenir les groupes armés avec qui elle est en contact pour éviter le drame de Martissant.

La version des faits de Léon Charles, ex-directeur général de la PNH en poste à l’époque

Pour Léon Charles, directeur général de la PNH au moment de la guerre des gangs à Martissant, il faut remonter aux affrontements des groupes armés à Laboule pour comprendre ce qui s’était passé à Martissant le 1er juin 2021. Alors qu’il était directeur général de la PNH à cette époque, Monsieur Charles a rappelé dans cette interview accordée au Nouvelliste que tout a commencé quand un « grand propriétaire terrien à Laboule » s’est entouré des membres de gangs pour sécuriser ses nombreuses propriétés à Laboule.

« Le grand propriétaire terrien à Laboule avait utilisé des jeunes de la zone pour protéger les terrains qu’il avait achetés à Laboule. Ces jeunes ont par la suite exigé plus d’argent pour leur travail. Cet homme d’affaires s’est offert le service de quelques policiers et de bandits pour lutter contre ces jeunes qu’il avait recruté. Les gangs de Tilapli (Grand-Ravine) et de Village de Dieu ont envoyé des renforts à ces jeunes contre lui. Le gang de Krisla (Tibwa) voulait aller aider l’équipe du grand propriétaire terrien mais il a été bloqué pour le gang de Tilapli. C’est ainsi que la bataille entre ces trois gangs s’est retrouvée sur la route de Martissant… », a expliqué Léon Charles.

L’ex-DG de la PNH croit aussi que cette guerre entre les gangs a été déclarée pour empêcher le président Jovenel Moïse d’aller inaugurer la centrale électrique à Carrefour. « Il y avait aussi des intérêts de ‘’grandon’’ dans cette guerre », a-t-il dit.

Si l’ancien directeur général de l’institution policière n’avait pas pu empêcher la guerre des gangs à Martissant, il souligne qu’il n’a cependant jamais perdu le contrôle du sous-commissariat de la zone jusqu’à son départ de la PNH en octobre 2021. Cependant, la presse avait constaté que depuis le 1er juin 2021, ce sous-commissariat était criblé de balles par les bandits et les policiers avaient abandonné leur poste. À un certain moment il y avait des véhicules blindés de la police qui patrouillaient une partie de la route de Martissant, mais sans jamais reprendre le contrôle de la zone.

Selon Léon Charles, si en aval le gouvernement avait résolu le problème du conflit à Laboule, le pays aurait évité la guerre des gangs à Martissant. Il estime que des membres du gouvernement pouvaient facilement parler «au grand propriétaire terrien de Laboule» et discuter avec les chefs des gangs en conflit pour éviter une dégradation de la situation à Martissant. L’ancien chef de la PNH laisse croire au journal que les chefs des groupes armés à Martissant avaient des contacts au sein même du gouvernement. 

Trois ans après la guerre de Martissant, la police et le gouvernement ont tout simplement abandonné cet important axe routier. Pire. D’autres axes routiers comme Route 9, Canaan, la route de Malpasse, la route de Morne-à-Cabrit, Mariani, entre autres, sont maintenant contrôlés par les gangs. 

Source : Le Nouvelliste

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