Obama, gendarme du monde malgré lui

Obama, gendarme du monde malgré lui

barack obama

barack obama

Les experts en géopolitique cherchent encore le mot juste. Réaliste ? Idéaliste ? Comment définir la doctrine Obama ? Comment définir la politique d’un président qui aura reçu le prix Nobel de la paix dix jours après avoir décidé l’envoi de 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan – « un cas d’école de schizophrénie présidentielle », selon le chercheur Walter Russell Mead ? Un président qui aura arrêté le massacre en Libye mais fermé les yeux sur la répression à Bahreïn ; qui aura mis fin – comme promis – à la guerre en Irak mais n’a pas fermé Guantanamo, un engagement encore réaffirmé devant la planète entière en recevant le Nobel à Oslo.

L’ancien ambassadeur démocrate Martin Indyk a choisi un qualificatif qui résume ses contradictions : « pragmatique-progressiste ». Barack Obama est « réaliste dans son approche », indiquait-il au printemps à la Brookings Institution. « Mais il ne se contente pas de réagir aux événements. Il a une forte vision de l’endroit où il veut amener l’Amérique et le monde. »

 Michael O’Hanlon, l’un de ses collègues, préfère l’expression « réaliste malgré lui ». Ryan Lizza, du New Yorker, emploie le terme « conséquentialiste », qui définit la tendance à juger du bien-fondé moral d’une action en fonction de ses conséquences. Un autre chroniqueur le voit comme un « réciprocateur » : il tend la main, pèse la réaction de l’intéressé, réagit…

 Interrogés sur la « doctrine » Obama, les conseillers du président esquivent. Il est un « non-idéologue pratiquant », plaisantait David Axelrod quand il était encore à la Maison Blanche. La doctrine, à les entendre, c’est qu’il n’y en a pas. « Chaque situation est unique », répètent-ils. Prière de laisser le souci doctrinaire « aux historiens ». La question leur a été souvent posée après l’intervention en Libye.

 S’agissait-il d’un précédent ? Une redéfinition des conditions d’intervention des Etats-Unis à l’étranger ? Chaque fois, Denis McDonough, le numéro deux du Conseil national de sécurité, a récusé : « Nous ne prenons pas de décision sur une question comme une intervention sur la base d’une cohérence ou d’un précédent. Nous décidons sur la base de ce qui peut le mieux faire avancer nos intérêts dans la région. »

Rien ne définit mieux, peut-être, le 44e président que son discours devant le jury du Nobel le 10 décembre 2009. Après quatre-vingt-quatorze jours de discussions au sein de son administration, il vient de prendre une décision sur l’Afghanistan qui « coupe la poire en deux », selon l’expression de Walter Russell Mead. Il double la mise tout en annonçant le retrait des renforts en dix-huit mois. Il envoie des civils, ingénieurs et agriculteurs, tout en affirmant que le nation building, c’est aux Etats-Unis qu’il est urgent de le faire. Une décision très politique, comme souvent, qui satisfait en partie les généraux et la base démocrate.

Dans son discours à Stockholm, il dépeint les contradictions d’un monde où la guerre est « parfois nécessaire », alors qu’elle est « l’expression de la folie humaine ». Il a les accents moralistes qui agacent Zbigniew Brzezinski (« Il ne fait pas de la stratégie mais des sermons », a cinglé l’ancien conseiller de Jimmy Carter). En même temps, il rappelle qu’il est le président d’un pays en guerre et qu’il est obligé de traiter avec le monde « tel qu’il est ».

 Deux ans plus tard, le crève-coeur syrien viendra rappeler les limites de la guerre « nécessaire » façon Obama. Contrairement à l’opération contre Oussama Ben Laden, accomplie de manière unilatérale dans un pays souverain, la doctrine (ou non-doctrine) Obama établit que toute intervention en Syrie ne peut avoir lieu que sous mandat international. Aaron David Miller, l’ancien négociateur de Bill Clinton au Proche-Orient, décrit ainsi la réflexion à la Maison Blanche : « On bougera pour aider si c’est possible, s’il y a une justification morale, si on a des alliés et si on peut en sortir sans s’embourber. »

 Un tableau qui met les nerfs des néoconservateurs à rude épreuve. « Dans son objectif avoué de ne pas mener le monde, l’administration Obama a brillamment réussi. Plus personne ne peut douter de la détermination américaine à ne pas agir avant que les Italiens ne le fassent ou que les Saoudiens n’approuvent, ou sans résolution de l’ONU », ironise un éditorial du Wall Street Journal en mars 2011.

 Mais là où certains voient un « suivisme » incompatible avec la puissance américaine, d’autres distinguent une tactique intelligente de ne pas se mettre en avant dans un monde où la menace est asymétrique. Et l’administration a évolué. Après le tout-coopératif du début du mandat, avec priorité au G20, elle s’est aperçue que le reste du monde a encore envie du gendarme américain (et elle est revenue au G8). « Obama et Clinton se sont rendu compte que le langage de l’humilité ne rapporte pas de dividendes. Ils ont ajusté leur représentation du monde aux impératifs du leadership », estime l’historien et spécialiste des Etats-Unis Justin Vaïsse, qui publie La Politique étrangère de Barack Obama (Odile Jacob).

 Pour le chercheur, le maître mot de la politique étrangère d’Obama est « pivot ». Avant même son arrivée à la Maison Blanche, il avait décidé d’en finir avec l’Irak et de déplacer le centre de gravité de la diplomatie américaine vers la région Asie-Pacifique. « Et ce n’est pas seulement vers l’Asie. C’est aussi pivoter des questions sécuritaires vers les problèmes économiques globaux ; de l’unilatéralisme et la main forte vers la coopération et la main tendue ; du Moyen-Orient vers le monde émergent en général », poursuit Justin Vaïsse. Une nouvelle phase s’ouvre, la troisième de l’après-guerre froide, rappelle-t-il. Après la gestion du démantèlement de l’empire soviétique, après la décennie du 11 septembre 2001 qui s’achève par la mort de Ben Laden et le début des « révolutions arabes » (mais durant laquelle la Chine a avancé ses pions et les Etats-Unis se sont embourbés dans la crise financière), la période qui commence doit être celle de la « reformulation du leadership américain » dans un monde qui a changé.

Barack Obama a commencé sa présidence à vive allure par une série de discours dont la séquence a été préparée de longue date. A Prague, il définit son objectif d’un monde sans armes nucléaires. Au Ghana, il appelle les Africains à se prendre en charge. Il s’appuie sur des puissances moyennes : Corée du Sud, Turquie, Indonésie. Au Caire, il reconnaît que la question israélo-palestinienne est au centre de la relation entre le monde musulman et les Etats-Unis. La veille, il est allé présenter ses respects au roi Abdullah d’Arabie saoudite.

 Première déconvenue : le monarque n’est pas prêt à faire les gestes que les Américains anticipaient. « Obama voulait voler haut et loin, dit Martin Indyk. Il a été rattrapé par la réalité ». La tentative de médiation américaine dans le conflit au Proche-Orient est son échec le plus brutal. Selon le diplomate, Barack Obama n’a pas l’intention de replonger de sitôt dans le dossier. Les Etats-Unis, souligne-t-il, n’importent déjà plus que 10 % de leur pétrole du Moyen-Orient.

Deux semaines après le discours du Caire du 5 juin 2009, les Iraniens sont dans la rue. Barack Obama est totalement pris à contre-pied. Alors qu’il louait les aspirations des peuples à se libérer de leurs chaînes, il envoyait une lettre secrète, suivie d’une deuxième, au Guide iranien Khamenei pour proposer une désescalade. S’ensuit une paralysie cruelle d’une semaine pendant laquelle il ne réagit pas, comme s’il ne parvenait pas à se résoudre à voir ses plans contrariés. « De nombreux indices montrent qu’il a accordé la priorité au dossier nucléaire, indique Justin Vaïsse. Obama est un libérateur ambigu. »

La réaction aux « printemps arabes » a été débattue au sein de son équipe. Comme le raconte James Mann dans un livre sur les « Obamians », garde rapprochée du président, son gouvernement est divisé entre les faucons humanitaires (Susan Rice, Samantha Power, Michael McFaul) et les réalistes (Robert Gates, Tom Donilon, Denis McDonough). En tout état de cause, c’est Obama qui tranche. Jamais un président n’a été impliqué aussi personnellement, au point de dicter lui-même les termes du surge en Afghanistan dans un mémo de six pages. Ce qui lui a permis de lâcher Hosni Moubarak moins de six mois après l’avoir reçu à la Maison Blanche…

 Jusqu’à présent, le succès le plus patent d’Obama est politique : le changement du paradigme qui attribuait aux démocrates une faiblesse congénitale dans le domaine de la sécurité nationale. Et ce phénomène est de nature à refaçonner le paysage électoral pour des années, souligne Leslie Gelb dans un essai sur « l’insaisissable doctrine Obama ».

 

Ancien professeur de droit constitutionnel de Chicago, l’actuel locataire de la Maison Blanche n’avait probablement pas prévu d’être le « président de guerre » qu’il est devenu. Le monde aura changé Barack Obama plus qu’il ne l’a changé

 

 

 

About author

haitiinfoplus
haitiinfoplus 2784 posts

Présent dans le pays depuis près de 10 ans, cet organe de production et d’information tente de présenter une facette différente d’Haïti. Spécialisé, au départ, dans la production d’émissions, Haïti Infos Plus est disponible aujourd’hui sur la toile.

You might also like

Minutes infos plus 0 Comments

Etats-Unis : les nouvelles mesures de contrôle aux frontières risquent de porter atteinte aux droits des réfugiés et migrants

Les nouvelles mesures de contrôle aux frontières récemment annoncées par l’administration américaine risquent de saper les fondements du droit international des droits de l’homme et du droit des réfugiés, a

Dernière Heure 0 Comments

Colère, violences, interpellations… revivez l’acte IV des gilets jaunes

Si la matinée de samedi a été plutôt calme lors de la manifestation des gilets jaunes, de violents heurts ont éclaté en début d’après-midi et en soirée dans de nombreux

Minutes infos plus 0 Comments

Le parquet réclame la prison à vie contre le narcotrafiquant El Chapo

Le parquet a réclamé mercredi la réclusion à perpétuité contre le narcotrafiquant mexicain Joaquin « El Chapo » Guzman, assortie d’une peine de 30 ans de prison, pour avoir organisé le passage

0 Comments

No Comments Yet!

You can be first to comment this post!

Leave a Reply