L’impact de la crise sur le milieu culturel

L’impact de la crise sur le milieu culturel

Jean Widler Pierresaint est à la fois le cerveau derrière le Festival international de graffiti et des arts urbains de Port-au-Prince, ainsi que le cofondateur du Collectif pour la promotion des arts urbains et des arts contemporains (CPAUAC). Son parcours, allant de l’animation radio à la passion pour le street art, l’a mené à créer ces initiatives qui mettent en valeur la culture haïtienne. Avec Festi Graffiti, lancé en 2015, il a suscité l’engouement pour le graffiti en Haïti, attirant des artistes du monde entier. Son travail acharné et sa vision ont permis de mettre en lumière le talent des artistes urbains haïtiens et de favoriser les échanges culturels internationaux. Il est aussi directeur artistique et initiateur de street art au féminin depuis 2020. Notre entretien avec lui explore l’impact de l’insécurité sur la fréquentation des lieux culturels et les défis des acteurs culturels.

Le Nouvelliste : Comment l’insécurité actuelle affecte-t-elle la fréquentation des lieux culturels en Haïti aujourd’hui ?

Jean Widler Pierresaint : Déjà les lieux culturels disparaissent et étaient pratiquement non opérationnels depuis un certain temps. La situation actuelle aggrave l’accessibilité des lieux culturels et rend encore plus compliquée la participation du grand public. Les exemples les plus marquants sont la fermeture de la salle polyvalente de la Fokal depuis 2021, les quelques rares bibliothèques à Port-au-Prince et même certains lieux mythiques intemporels dans la culture (cas des différents musées au Champ de Mars). Ce phénomène a même atteint nos villes de province, qui de plus en plus peinent à rester vivantes culturellement. De plus, avec la clientèle (le public) qui commençait déjà à déserter la capitale et les ressources humaines qui commençaient à partir (artistes, opérateurs mécènes), la situation est tout, sauf favorable à la culture. 

Quels sont les défis spécifiques que rencontrent les artistes et les acteurs culturels en raison de l’insécurité ?

Jean Widler Pierresaint : Les artistes sont les plus grandes victimes. D’abord, le secteur culturel n’avait pas de grandes ressources économiques et techniques. L’insécurité est venue pratiquement mettre à genoux ce secteur qui vit de création et de proposition artistique. Dans un pays où tout est urgence (la santé, le chômage, la justice et l’environnement), ce secteur, qui n’a jamais été une priorité pour l’État, est complètement relégué au second plan. 

Le défi aujourd’hui est immense : Comment créer une expression artistique de qualité avec peu de moyens ? Le contexte aussi affecte la créativité des artistes et des opérateurs culturels qui sont rattrapés par le sauve-qui-peut généralisé. Dans mon secteur d’activité les rares artistes avec lesquels je collaborais ne sont plus au pays depuis tantôt deux ans ou ceux qui y sont pour l’instant sont en attente de départ. 

Comme tous les secteurs de la vie nationale, le secteur culturel fera face, à l’avenir, à une pénurie d’artistes de qualité. Le gros défi déjà est de renouveler les ressources disponibles et penser à mettre à niveau ceux qui sont là et aider à l’émergence de nouveaux talents tout en les encadrant.

Comment pouvons nous protéger efficacement le patrimoine culturel face aux menaces sécuritaires ?

Jean Widler Pierresaint : Pour le patrimoine, je pense qu’il revient à l’État dans ces prérogatives de protéger la vie et les biens de tous ses citoyens, incluant les biens publics culturels, historiques et inestimables sur plusieurs niveaux. Mais je pense également que les créateurs, ceux du monde du théâtre, des arts visuels et la musique se doivent de continuer à créer pour la pérennité du secteur, tout en continuant à miser sur la qualité.

Les opérateurs doivent penser à réorienter le débat sur les thématiques d’actualité et aussi agiter les problèmes actuels et devenir plus engagés. Nous avons de nombreux modèles d’artistes engagés dans tous les domaines de la vie culturelle, mais pour la survie de notre art haïtien, il faut que tout le monde s’engage. 

Quels sont les moyens pour arriver à sensibiliser le public sur l’importance de la culture malgré les craintes liées à l’insécurité ?

Jean Widler Pierresaint : C’est une bonne question. Je suis d’abord pour une amélioration de la sécurité du pays et une stabilité durable. Je suis pour un secteur où nous pouvons travailler dans les conditions optimales. Le secteur du divertissement continue de fonctionner (les bals et les concerts sont programmés dans la diaspora (France, Canada, États-Unis) certes. Mais nous ne pouvons pas résumer notre vie artistique ou notre émancipation culturelle uniquement à l’aune de la diaspora. 

Sans souffle intérieur, notre art peut péricliter. Cette crise permet de voir comment le secteur culturel est la grande victime de l’instabilité. Nous nous devons d’être plus solides et plus organisés. Il est urgent que le secteur du street art en particulier soit pris en compte par le secteur privé et l’État haïtien. Aujourd’hui la majorité des artistes de ce secteur sont chassés de leur maison des quartiers pris d’assaut par les gangs. Comment les reloger ? comment gèrent-ils leur quotidien ? 

Ce sont des questions urgentes auxquelles répondre. Comment pouvons-nous utiliser la culture comme un outil de résilience et de réconciliation dans des contextes marqués par l’insécurité ? Oui, la culture est un médium puissant capable de sensibiliser à la réconciliation et à la réduction de la violence. Mais aussi, il faut penser aux artistes aux abois et qui ont eux aussi besoin d’assistance. Il faut être à l’écoute de cette jeunesse, l’impliquer de manière active dans les prises de décision au niveau culturel, politique et social. Il faut surtout créer un milieu où chacun se sentira à sa place. Parler de résilience ne suffira pas si on ne décide pas ensemble à rebâtir la vie en Haïti.

Source : le nouvelliste

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