Le parcours infernal du diplôme de docteur en médecine en Haïti

Le parcours infernal du diplôme de docteur en médecine en Haïti

Les études médicales en Haïti durent entre 7 et 8 ans si l’on compte l’année de service social. Au cours de ces 10 dernières années, ce sont les miraculeux qui arrivent à boucler le cycle d’études médicales. Grève des internes, peyi lòk (pays bloqué pour cause politique), Covid-19, grève des hôpitaux, certains passent jusqu’à 10 ans avant d’avoir droit au diplôme d’État les habilitant à obtenir la licence de fonctionnement. À quelque 3 ou 4 années de différence, la réalité est la même pour les infirmières, les pharmaciens, les biologistes médicaux formés par l’État. Avant même qu’ils ne pensent à se plaindre du temps passé dans une école ou une faculté afin de boucler un cycle de formation médicale, ils sont rattrapés par la longue, fatigante et pénible attente à eux imposée afin d’obtenir un diplôme d’État en Haïti.

La réalité n’est guère différente dans le privé. Il y a tout juste quatre mois, une dizaine d’étudiants de la faculté de médecine de l’Université Notre-Dame d’Haïti souhaitait faire entendre leurs voix face à ce qu’ils avaient qualifié « d’inacceptable ». Tous étaient prêts à soutenir leur thèse pour l’obtention du diplôme en médecine après huit ans d’études, cependant ils s’étaient heurté contre un mur quand il fallait trouver un directeur de thèse validé par l’institution pour certains, une date pour présenter le travail pour d’autres. « Nous attendons depuis des mois avec en main un travail final prêt à être présenté. Nous avons un sujet en attente d’approbation du décanat depuis trois mois. Les rares professeurs qui acceptent de nous accompagner sont débordés et nous demandent d’attendre plusieurs mois avant de se pencher sur notre travail », s’étaient plaints divers étudiants finissants au début du mois d’août 2023.

Le temps de préparer une entrevue et d’étudier les dossiers, ils ont tous été admis dans un programme post-gradué au Canada et ne souhaitent plus en parler. Contents, disent-ils, de tourner définitivement la page d’un système conçu pour les boyer après tant de sacrifices.

En septembre 2023, c’est une infirmière diplômée de la faculté des sciences infirmières des Cayes depuis 2018 traînant avec une attestation de diplôme délivrée par le ministère de la Santé publique et de la Population depuis 2020 qui était sidérée d’apprendre que son diplôme définitif est toujours en cours de préparation, ce qui la privait de son permis d’exercer.

Ces cas sont légion et varient d’une profession à une autre, d’une université à une autre; chacun pouvait faire l’objet d’un long dossier. Depuis quelques années, pour avoir droit à un diplôme de docteur en médecine à la faculté de médecine de l’Université d’État d’Haïti, il faut boucler les deux cycles d’études médicales avec succès, compléter les 12 mois d’internat, effectuer l’année de service social et enfin soutenir avec succès sa thèse doctorale. Après tout, rien n’est automatique, il faut faire la demande de diplôme de docteur en médecine en payant les frais exigés et soumettant les documents susmentionnés.

« Cette première étape dure entre un et trois mois, parfois ça peut aller jusqu’à cinq mois. À la réception du dossier, la faculté doit l’examiner, puis s’assurer de la calligraphie du diplôme et envoyer le document pour la signature du doyen. Le processus est un peu allégé aujourd’hui, mais avant il fallait un certain nombre de dossiers pour les envoyer à la calligraphie. Or, la durée du processus dépend de ce facteur. Si vous avez déposé le dossier à un moment où il y a plusieurs dossiers, ça peut prendre un mois pour passer l’étape de la faculté. Si, au contraire, il n’y a pas beaucoup de dossiers, vous risquez d’attendre jusqu’à cinq mois, voire plus. En moyenne, on peut dire que cette étape dure trois mois », a confié un messager ayant une vingtaine d’années d’expérience dans le circuit.

Au bureau qui traite ces dossiers à la faculté de médecine de l’Université d’État d’Haïti, les langues ne se délieront pas. Chacun se vante de faire son travail et peu importe le temps que ça prend, il y a une raison. Après ces trois mois d’attente entre la faculté et le MSPP, s’il faut considérer la moyenne, le dossier est acheminé au rectorat de l’Université d’État d’Haïti. Là-bas, ce diplôme en cours de préparation est noyé dans un courant administratif duquel il ne se relèvera pas la tête avant trois mois pour les plus chanceux. La finalisation du dossier peut prendre jusqu’à un an.

Dans une note rendue publique dans le cadre de ce dossier, le rectorat de l’Université d’État d’Haïti acquiesce avant d’expliquer: « Le traitement des diplômes à l’Université d’Etat d’Haïti (UEH) est un processus qui peut durer plusieurs mois. Le temps d’attente des demandes peut ainsi provoquer dans certaines occasions des griefs qui ne tiennent pas toujours compte de la réalité opérationnelle de la production des diplômes. C’est une chaîne où interviennent différents acteurs, qui commence avec la demande de l’étudiant et qui prend fin lorsque le diplôme est délivré à ce dernier. Mis à part la Faculté des sciences humaines (FASCH) qui démarre le processus quasi immédiatement après la réussite de la soutenance du travail de fin d’études de l’étudiant, ce processus commence généralement quand celui-ci fait formellement la demande de son diplôme auprès du secrétariat de l’entité où il a effectué ses études. Il peut dès lors s’écouler des mois, voire des années, d’une part entre le moment où l’étudiant a soutenu son travail de fin d’études et le moment où il fait sa demande, et d’autre part entre le moment où la demande est faite au niveau de l’entité et le moment où celle-ci transmet effectivement les dossiers au rectorat de l’UEH. »

Pas moins de 10 étapes ont été présentées par le rectorat avant qu’un étudiant puisse avoir son diplôme définitif, notamment ceux qui sont en sciences médicales.

« En effet, le processus de traitement des diplômes est un long parcours qui passe par plusieurs points. Et à chacun de ces points, un ensemble d’opérations nécessaire est appliqué sur le diplôme. Ce parcours comprend :

1- L’étudiant demande son diplôme au niveau de l’entité.
2- L’entité enregistre les informations académiques de l’étudiant dans ses registres.
3- L’entité transfère les diplômes au calligraphe qui va inscrire les informations académiques sur le diplôme.
4- Le calligraphe retourne les diplômes à l’entité
Dans le cas des sciences de la santé (FO – FMP – Ecoles d’infirmières), l’entité transmet les dossiers au MSPP pour la signature du Ministre de ladite institution, qui les retourne à l’entité une fois signée. Dans les autres cas, l’entité transmet les dossiers directement au rectorat.

Au niveau du rectorat, plusieurs services interviennent dans le traitement des diplômes : le Bureau du Registraire, le Secrétariat général, le Bureau du Recteur et le Bureau du Vice-recteur.

Le Bureau du Registraire réalise le contrôle qualité du dossier c’est-à-dire : 

1- Contrôle des relevés de notes fournis par l’entité

2- Contrôle des récépissés

3- Contrôle des bacs obtenus par l’étudiant

4- Contrôle du procès-verbal de soutenance

5- Contrôle du diplôme

N.B. Tous ces contrôles sont effectués pour vérifier l’authenticité et la conformité des documents par rapport aux procédures et de l’UEH. Au moindre écart ou à la moindre faute ou irrégularité relevés, le dossier est retourné à l’entité pour être corrigé.

Après les vérifications, les diplômes sont inscrits dans les registres du Bureau du Registraire;
Après ils sont transmis au Bureau du Secrétaire général qui signe et scelle les diplômes;
Les dossiers sont retournés au Registrariat qui les transmets au Bureau du Recteur qui signe les diplômes;
Après signature des diplômes par le Recteur, le Bureau du Registraire transmet les diplômes au MENFP pour la signature du ministre de l’Éducation;
Une fois signés, le MENFP retourne les diplômes au rectorat au niveau du Bureau du Registraire qui les transferts ensuite au Bureau du Vice-recteur pour être légalisés;
Après la légalisation, les diplômes sont transmis au Bureau du Secrétaire général pour être scellés.
Cela étant, les diplômes sont livrés à qui est chargé de la livraison finale à l’étudiant. »

Plus loin, le rectorat pointera du doigt les demandes faites dans un contexte d’urgence qui sont à l’origine de « griefs » entre les entités et les demandeurs. Il encourage les étudiants à faire la demande le plus tôt possible et les facultés à les acheminer le plus rapidement possible ou d’en faire la demande automatiquement pour tous les étudiants ayant bouclé le cycle d’étude et rempli les conditions nécessaires à l’obtention du diplôme.

Mais même en dehors du contexte d’urgence, les étapes au rectorat peuvent donner le vertige à force d’en suivre les détours. Un cadre du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle contacté à ce sujet évoque « un manque d’intérêt » qui peut expliquer le long séjour du document audit ministère. « Vous pouvez imaginer le volume de documents que le ministère reçoit chaque jour, signer un diplôme est loin d’être la priorité. Cependant, je comprends que cela peut causer du tort aux professionnels ayant passé des années dans une faculté en attente d’un tel document pour intégrer le marché du travail. Mais il faut être honnête, à moins d’une révolution dans le système, la situation ne risque pas de changer », a confié ce cadre sous le couvert de l’anonymat.

Parallèlement, le ministère de la Santé publique et de la Population exige ce document pour délivrer un permis d’exercer. Il n’y a pas longtemps, conscient de ce temps d’attente qui pénalise le jeune professionnel, le MSPP savait donner son permis d’exercer avec une attestation de diplôme de l’Université d’État d’Haïti après avoir vérifié sa conformité avec la faculté de médecine de l’UEH.

Depuis tantôt trois ans, le MSPP exige le diplôme avant de donner son permis d’exercer, ce qui augmente de manière exponentielle le nombre de professionnels qui, en plus de devoir patienter pour obtenir le diplôme, doivent encore patienter avant de décrocher leur premier emploi. Des ressources en attente comme si on en avait trop. Difficile de contester le droit du MSPP de faire une telle exigence. Difficile aussi de ne pas questionner la priorité des autorités sanitaires dans un pays où l’exode des médecins n’a jamais été aussi inquiétant.

Interrogé sur le temps d’attente du diplôme de docteur en médecine à l’UEH qui peut avoir un impact sur la disponibilité des professionnels de santé dans le pays, le directeur de la formation et de perfectionnement en sciences de la santé, le Dr Vladimir Larsen, pense que les facultés en question et le rectorat doivent revoir les modalités d’obtention du diplôme.

« L’institution qui est habilitée à donner les diplômes c’est l’université. Il n’y a rien de politique dans un diplôme. Quelle est l’importance de la signature d’un ministre dans un document académique/ », s’interroge le Dr Vladimir Larsen, qui croit que l’implication des politiques dans la signature de ce document contribue à allonger le temps d’attente parce que les ministres ont d’autres chats à fouetter.

« On est en train de compliquer la situation. Pour un diplôme d’État, un organisme de l’État peut organiser et se charger de faire sortir le document avec la signature d’une autorité, mais le diplôme délivré par une faculté n’a pas besoin de la signature du ministre. Il n’y a aucune obligation de validation du ministère de la Santé publique et de la Population. Comment valider quelque chose pour lequel vous n’avez fait aucune supervision? Ce sont les facultés qui forment, il revient aux facultés de donner le diplôme avec la signature du rectorat. Le ministère peut demander de passer un examen avant d’avoir le permis d’exercer, c’est son rôle, mais il n’en a aucun dans un document délivré par une faculté reconnue qui forme des professionnels dans une domaine donné », a expliqué le Dr Larsen.

Par rapport à ceux qui évoquent la légalisation aux ministères sectoriels comme prétexte pour que les ministres signent le document, le Dr Vladimir Larsen pense qu’un simple enregistrement a posteriori au niveau du ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle suffirait au lieu d’envoyer le document en attente de la signature d’un ministre.

Quand il y aura une agence d’enseignement supérieur, les signatures ne vont plus passer par ces étapes, parce qu’un homme politique n’a pas à signer un document délivré par une faculté, a précisé le Dr Vladimir Larsen. « La signature du président du conseil suffit pour valider le document. »

Les gens qui viennent en Haïti avec un diplôme obtenu ailleurs n’ont pas de signature du ministre, argumente le directeur de la DFPSS avant de rappeler que la mission du ministère n’est pas de faire de l’enseignement, c’est à la charge des facultés, donc elles peuvent donner un grade sans la signature d’un ministre.

Pour mieux faire comprendre sa position, le Dr Vladimir Larsen rappelle qu’avant, les entités de l’Université d’État d’Haïti étaient sous la responsabilité du ministère sectoriel. « À l’époque, il était tout à fait compréhensible que le ministre en charge signe, mais aujourd’hui tel n’est plus le cas, car l’autonomie des universités est consacrée par la Constitution. Il faut arrêter cette pratique surannée », a lâché le Dr Larsen.

En attendant que le processus soit allégé administrativement, des finissants dans différentes professions sont en attente depuis plusieurs années. Une situation qui ne fait qu’aggraver l’exode des professionnels.

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Présent dans le pays depuis près de 10 ans, cet organe de production et d’information tente de présenter une facette différente d’Haïti. Spécialisé, au départ, dans la production d’émissions, Haïti Infos Plus est disponible aujourd’hui sur la toile.

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