La Martiniquaise Nadia Chonville, exploratrice de nos travers et de notre magnificence

La Martiniquaise Nadia Chonville, exploratrice de nos travers et de notre magnificence

Le nouveau roman de la jeune autrice martiniquaise, « Mon cœur bat vite », nous plonge dans une société où la discrimination envers les personnes différentes des autres est tolérée. Sur un fond de crimes sordides, cette histoire réaliste nous donne à voir aussi la beauté du pays et de ses gens.

Manmay-la, yékri ! Mi anvwala Nadia Chonville ka ba zòt an kont. Wouvè lawonn pou tann sa i ka di nou. Yékra ! Eh bien, c’est l’histoire de Kim. Kim naît fille et devient homme à l’âge adulte. Le lecteur et la lectrice assistent en direct à sa mue. Ou plutôt, à sa « transition » en langage médico-politiquement correct, dans le livre même. Attention à revenir en arrière si vous n’apercevez pas ce passage délicat dans le corps du texte. Fòk zòt rété véyatif, manmay-la !

L’autrice cherche à nous faire saisir la réalité complexe des personnes qui veulent changer d’apparence afin que leur corps corresponde à leur identité sexuelle, et non à un rôle sexué assigné par l’environnement familial et social.

Le transgenre, une métaphore

Sociologue de formation, Nadia Chonville met en avant la complexité de la notion d’identité. La métaphore du transgenre lui permet d’illustrer sa démonstration de la difficulté d’être de ces êtres dotés d’une sensibilité hors du commun et, au-delà, de la complexité de nos rapports sociaux.

Ceci posé, son propos ne porte pas sur la transsexualité. Son personnage a été élaboré ainsi pour construire une intrigue permettant de montrer la transphobie coutumière en notre Martinique conservatrice. Ce personnage est un tremplin vers une histoire tragique.

Nadia Chonville précise la raison pour laquelle elle a choisi de mettre en scène ou en lumière cette personne transgenre, Kim. Un véritable défi dans une œuvre de fiction.

Là n’est pas l’essentiel. Kim est un meurtrier dont l’énergie destructrice se concentre sur le genre masculin. Il tue le fils de sa sœur Edith. Puis, plus tard, son père, qu’il mutile. Pourquoi ces gestes définitifs ? Il l’ignore lui-même. C’est sa sœur éplorée qui tente de percer l’insondable mystère de la personnalité tourmentée de son frère devenu sa sœur.

Édith convoque « les ancêtres ». Elle est en dialogue permanent avec elles. Elle ne pense pas par elle-même, ni n’agit selon sa volonté. Lé zansèt ka di-y ki sa fòk fè, épi ki konportasion fòk ni. Nous sommes habitués à des situations de ce type. Nous ne serons pas surpris outre mesure de l’appétence d’Edith pour parler avec les gens d’antan qu’elle n’a pas connu en leur temps.

Les ancêtres parcourent l’histoire

Nous pouvons supposer que les ancêtres lui ont sûrement conseillé de pardonner à son frère. Elle ne lui pardonnera rien. Elle a perdu son enfant. Douleur irrépressible, l’appelant à verser, elle aussi, dans la violence.

Je pourrais tuer moi aussi. Je pourrais tuer mon frère. Je pourrais tuer l’assassin qui m’a volé mes soleils, mon sommeil, ma mémoire et mon sang. Je pourrais le tuer et devenir moi aussi un monstre de silence. Mais ma vie ne serait plus qu’une longue inquiétude. Extrait (page 16)

Le récit de cette descente aux enfers d’une famille bien sous tous ses rapports a été littéralement soufflé à Chonville à son écoute de la chanson vidéoviralisée « Mon cœur bat vite, je vais tout péter », chronique d’une dispute entre Joaline et son amant éconduit. La bande-son du clip donne à entendre, en plus de la musique, des rafales de mitraillette. Signe, pour l’autrice, de cette violence congénitale de notre société.

Une colère souvent tue, parfois sublimée par des rituels rassurants, comme le Carnaval. Kim, justement, pratique volontiers cette fête. Il participe à son dernier Mardi gras pour ses derniers moments de liberté. Va-t-il se suicider, issue logique ? Sera-t-il arrêté, autre issue logique ? Vous le saurez bien assez tôt.

L’heure est encore bleue et la ville étalée s’écrase déjà sous le poids d’une nuée de tambours insolents. Elle vibre tout entière, prête à s’envoler ou à s’écrouler. Portée par la foule montante des caisses claires, la foule descend le boulevard en sautant à pieds joints vers le ciel. Et les chants insultants des incubes levés en pyjama pour le carnaval portent le serment de se battre à jamais contre l’oppression à coups d’épée dans l’eau et d’incantations cyniques. Extrait (p. 136)

Au-delà d’un certain lyrisme contenu contenant d’opportunes incises en créole, le roman porte la marque de la détestation et de la dénonciation d’un système quasi carcéral. Le quotidien Libération du 23 juin 2023 présente ce livre comme « une critique du colonialisme et du patriarcat ». Kim et Edith sont les porte-parole de Nadia Chonville, militante féministe.

La fiction est parfois mieux perçue par le profane que l’essai universitaire. Un genre qu’elle a pratiqué, sa thèse de doctorat de sociologie à l’Université des Antilles (la première dans cette discipline de notre université) portant sur l’homophobie et le sexisme en milieu scolaire en Martinique.

Quant à son style et à son parti pris esthétique, l’autrice en parle en toute simplicité. Sachant qu’il est de bon ton de classer les écrivains et écrivaines par genre ou école littéraire, dans quel courant se place-t-elle .

En dépit de son jeune âge biologique, Nadia Chonville est forte d’une respectable trajectoire littéraire. Elle a écrit à l’âge de 7 ans un premier conte Les amours d’un Chinois. Puis elle a publié une trilogie du genre fantasy, de 2005 à 2015, Rose de Wégastrie. Elle résume bien son addiction à l’écriture dans cet entretien à Libération : « L’écriture devient ma came ». Osons ajouter : lire Chonville et devenir addictif à des histoires fantastiques. Au sens premier du terme.

Mon cœur bat vite, Editions Mémoire d’encrier (Montréall), 2023, 206 pages.

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