A la mode de Noailles

A la mode de Noailles

Fer découpé

Fer découpé

C’est le martèlement sec et sourd des marteaux laminant le fer qui sert d’indication à tout visiteur débarquant pour la première fois à Noailles. On imaginerait difficilement que ce petit quartier poussiéreux, dépourvu d’infrastructure de toutes sortes, abandonné à lui-même, pourrait être ce village dont la renommée fait le tour des médias haïtiens et étrangers. « Vous êtes à Noailles », me confirme le chauffeur de taxi-moto esquivant, en habile cascadeur, une nuée de poussière que nous renvoie le mouvement de l’air. Point besoin d’indication pour le savoir. Sitôt débarqué, on est enveloppé par cette cacophonie de bruits secs des marteaux des artistes et artisans qui écrasent le fer pour donner vie à des objets inanimés et des formes humaines et animales qui vous enchantent ou vous déchantent, vous attirent ou vous font peur.

On est effectivement à Noailles, ce village où le fer découpé, plus qu’une discipline artistique, est une dévotion. Jeunes et vieux s’y adonnent à corps perdu. Les ateliers sont tous bondés de formes. Les taudis bordant l’entrée au village sont de véritables galeries publiques. « Entrez et captez les images qui vous plaisent », me dit un artisan interpellé par ma curiosité. D’une maison à une autre, d’un atelier à une autre, on découvre la passion du fer, l’étrangeté des formes : à la mode de Noailles. C’est un incontestable foyer d’imagination. Il n’y a peut-être pas une maison du village qui ne soit habitée par un artiste ou un artisan.

On découvre au fil de notre excursion certains noms et lieux connus : le musée Georges Liautaud, ce pionnier, ce visage emblématique,  auquel Noailles doit tout. On débarque à l’atelier Serge Jolimeau où s’est tenue du 5 au 7 octobre la « 6e foire Georges Liautaud » organisée par ADAAC (Association des artistes et artisans de  Croix-des-Bouquets) sous le sponsoring du ministère de la Culture, de ARCADES, de la Fondation AfricAmericA, de Midel communication et tant d’autres. Dans cet espace modeste en terre battue, l’imagination a montré son excès. Plantées dans le sol poussiéreux ou exposées sur des tables, les œuvres courtisent le regard des visiteurs. Le fer découpé domine. Mais le bois, les bijoux, les paillettes, les sacs à main, les vêtements y trouvent une place bien méritée.

A l’entrée, les chaises en fer découpé bien ciselées de Ronald Jeudy (Original Shop) captent les regards des visiteurs, dont ceux d’une délégation d’élèves de l’école Pollen des Fleurs de Bon-Repos. Mais au fond, on est attirés par cette œuvre grandeur nature : l’unijambiste au chapeau de paille traînant sur sa chaise, mendiant son pain. Bienvenue à l’atelier Chandelier d’art de Jean-Marie Soulouque ! Réaliste, l’œuvre ravive le souvenir de l’événement troublant du 12 janvier. « Nombreux sont ceux et celles qui vivent cette affreuse réalité », regrette Jean-Marie Soulouque, auteur de l’œuvre. L’artiste est élevé à Noailles où le fer découpé est un héritage. Il vit de son art et éduque ses enfants. Mais difficilement, car les artistes et artisans à Noailles souffrent d’une absence d’encadrement. « On est artiste à Noailles par passion et par héritage », affirme Jean-Marie Soulouque, qui soulève le problème de l’absence d’infrastructures qui paralyse le développement du village. « Le président Martelly nous a promis d’asphalter le village, mais jusqu’à présent la poussière nous ronge la peau », regrette-t-il. « Il faut aussi faire la promotion des œuvres », enchaîne l’artiste. Le problème est repris par Ronald Jeudy qui explique que c’est grâce à l’originalité de ses œuvres qu’il parvient à entretenir son foyer, « sinon ce serait la galère ».

La foire Georges Liautaud est une bouffée d’oxygène pour ces guerriers de l’imaginaire qui peuvent lier connaissance avec de potentiels acheteurs et écouler leurs œuvres. « Elle s’impose au fil des années », se réjouit Eddy Jean-Rémy, président de l’ADAAC, nommé artisan de l’année par GRAHN-Monde. « Cette année la foire a accueilli des prestations du chanteur Bélo. Des activités sont tenues en journée et en soirée. On a assisté à une manifestation d’engouement des artistes et artisans pour y avoir une place », exulte Eddy Jean-Rémy. Barbara Prézeau du programme ARCADES et Christine Stephenson de la Fondation AfricAmericA n’ont pas manqué de saluer le dévouement des artistes et leur souci de la perfection.

Le chef de coopération de l’Union européenne, Joao De Santana, est surpris : « C’est extraordinaire, cette richesse que j’ai vue à Noailles. Mais les associations du village doivent s’organiser pour donner un corps à cette richesse qui passera forcément par la commercialisation des œuvres, des échanges systématiques, la création d’un centre pour des visiteurs, la transformation des connaissances traditionnelles, la création d’une école de formation sur la technique tout en préservant le label artisanat haïtien ». L’artiste multimédia haïtien, Maxence Denis, de son côté, salue les efforts des créateurs tendant de plus en plus vers la qualité, malgré les difficultés auxquelles ils sont confrontés.

Noailles est une boule d’énergie sur laquelle nous devons attirer beaucoup plus de regards haïtiens et étrangers dans ce contexte où l’image d’Haïti est écornée à l’échelle internationale, à condition que l’État haïtien le dote d’infrastructures nécessaires à son développement.

Lenouvelliste.com

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